«Berlusconisme, césarisme et langage politique”, par Martin Rueff

Berlusconisme, césarisme et langage politique

par Martin Rueff


Traducteur et poète, corédacteur en chef de la revue Po&sie, Martin Rueff enseigne à l’université Paris-Diderot et à Genève (Suisse). Il livre à Mediapart ses réflexions sur le berlusconisme, qui en vidant le langage a stérilisé la communication politique, et aussi l’opposition.

————

puceinvite.jpg« A chaque fois que le langage est en jeu, la situation devient politique par définition, parce que c’est le langage qui fait de l’homme un être politique. » Hannah Arendt, La condition humaine

1. Le rideau est en train de tomber sur la tragédie à l’italienne. En s’effondrant, le régime de Berlusconi arrachera tout sur son passage et découvrira les racines qu’il avait pourries. Parmi les mottes séchées, on voit déjà courir les vers. Leur grouillement affolé dégoûte. La lumière commence à se faire et dans la pénombre, l’obscène le dispute au macabre – chaque jour l’envie de vomir se fait plus violente. On pense aux césars de Suétone mais le dernier mot pourrait être au Sganarelle de Dom Juan : « Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content ».

Ceux qui devaient tout au boss devront maintenant se retourner contre eux-mêmes après s’être acharnés contre lui. Ils ne méritent aucune clémence. Quant à ceux qui dénoncèrent l’infamie, il ne leur servit à rien d’avoir raison. Laocoon ne fut pas plus heureux que Cassandre.
Aussi sinistres soient les scénarios de demain, aussi catastrophique soit l’état de l’Italie (tous les indicateurs vont dans le même sens), aussi désespérante soit la vie des Italiens (des jeunes, des femmes, des personnes âges, des immigrés), l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que Silvio Berlusconi avait si bien incarné le pouvoir qu’on pourrait être tenté de croire que sa chute entraînera la chute du berlusconisme. Cette erreur serait grave. Le berlusconisme survivra à Berlusconi. Il n’est pas tout à fait exclu qu’il l’ait précédé dans l’histoire de l’Italie (1).

2. Selon un avis partagé, il sera très difficile aux historiens de l’avenir de comprendre pourquoi une grande partie des Italiens (de tous bords ?) est restée attachée pendant plus de quinze ans à celui qui s’était présenté comme un sauveur et fut un fossoyeur souriant d’un type tout à fait nouveau.

Or si toutes les explications avancées, historico-politique (la haine de l’Etat aurait porté un peuple à choisir celui qui incarnait le mieux cette haine) ; socio-politique (Berlusconi aurait donné raison à l’hypothèse d’une «servitude» volontaire) ; économico-politique (Berlusconi aurait réussi à «acheter» les Italiens) ; ou médiatico-politique (il les aurait anesthésiés par l’effet continu et agissant de l’opium médiatique), sont préférables à la tentation de reconnaître chez les Italiens des tendances profondes à un fascisme éternel, il n’est pas certain qu’elles suffisent. D’aucuns voudraient que Silvio Berlusconi soit la « métaphore » de l’Italie. Ils veulent sans doute dire sa synecdoque : il en résumerait l’essence. Mais cette rhétorique n’est pas la bonne.

3. Une autre hypothèse, plus inquiétante, peut être formulée. Carlo Ginzburg vient de rappeler la généalogie du césarisme dans Le fil et les traces, vrai faux fictif (2). En 1850, Auguste Romieu avait inventé ce terme « césarisme » pour définir un régime qui était le « résultat nécessaire d’une phase d’extrême civilité […], ni monarchie, ni empire, ni despotisme, ni tyrannie, mais quelque chose de singulier qui n’est pas encore bien connu » (3). En 1864, le Machiavel du Dialogue aux enfers de Joly fait écho à Romieu : « tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit (…) Ce mot de droit lui-même, d’ailleurs, ne voyez-vous pas qu’il est d’un vague infini? »

Machiavel n’hésite pas à provoquer son interlocuteur (Montesquieu) en associant brutalement le « césarisme » à un « despotisme gigantesque ». Joly suit ici Tocqueville qui annonçait en ces termes le futur des sociétés démocratiques dans De la démocratie en Amérique : une « sorte de servitude, réglée, douce et paisible […] pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple ». Mais alors que Tocqueville voyait encore dans la liberté de la presse l’antidote le plus fort contre les maux de l’égalité, Joly, qui avait vécu l’expérience du Second Empire, ne se faisait aucune illusion à ce propos. Selon son Machiavel, le futur le plus adapté aux sociétés modernes serait une forme de despotisme qui laisserait intacts le système parlementaire et la liberté de la presse : « Un de mes grands principes », dit le Machiavel de Joly, « est d’opposer les semblables. De même que j’use la presse par la presse, j’userai la tribune par la tribune… Les dix-neuf vingtièmes de la Chambre seraient des hommes à moi qui voteraient sur une consigne, tandis que je ferais mouvoir les fils d’une opposition factice et clandestinement embauchée ».

Cette stratégie devra porter à « l’anéantissement des partis et la destruction des forces collectives » même si la liberté restera formellement intacte. On pourra utiliser une stratégie analogue avec la presse : « j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné. (…) Comme le dieu Vishnou, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le mien ».

4. Alors que les gouvernements avaient pris coutume de soutenir les intérêts des plus forts, ils n’avaient eu de cesse de dissimuler leur action sous le masque de l’intérêt général. Berlusconi aura changé la donne. Il a très vite expliqué que les premières mesures qu’il devait prendre le concernaient lui et lui seul : la fiscalité, l’économie des médias, la justice. Et il n’a de cesse de dénoncer un Etat, une administration, une justice qui l’empêchent de gouverner. Comme il est le seul maître à bord, il faut comprendre sa formule : un Etat, une administration, une justice qui l’empêchent de gouverner pour lui.

Pour le reste, lui qui s’était présenté comme l’homme de l’exécutif, l’homme d’action, l’entrepreneur, on sait mieux maintenant ce qu’il a fait. Rien.

Rien pour l’économie, rien pour la fiscalité, rien pour la justice, rien pour la santé, rien pour l’éducation, encore moins pour la culture, rien pour le chômage, rien pour les décharges de Naples ou pour les sinistrés de l’Aquila. Il a laissé les chacals rire sur les décombres et organiser la dépouille des morts. Ces nuits là, on sait qu’il avait mieux à faire.

Mais, objectera-t-on naturellement : si Berlusconi n’a rien fait, s’il a mis à sa botte un pays tout entier pour faire flamber ses affaires et soulager ses pulsions, ne faut-il pas qu’il soit le plus grand des communicateurs ? Un « formidable animal politique » ? Une espèce de « Rocky Balboa » de la vie politique italienne, se relevant toujours d’un tapis où ses adversaires incléments voudraient le déclarer k.o. (4)? Son corps lui-même qui défie le temps et les coups n’est-il pas un corps glorieux (5)? Un corps de jeunesse promis à toutes les vigueurs ?

Mieux, n’incarne-t-il pas l’avenir du politique ? Le passage d’une démocratie rêvée sur le modèle de l’échange contradictoire (Arendt) à une démocratie manipulée par un bonimenteur ? Berlusconi n’atteste-t-il pas le triomphe des cabinets de communicants toujours prêts à mettre sur pied de nouvelles stratégies, de nouveaux audits, de nouvelles campagnes, de nouvelles images ? N’est-il pas le grand communiquant ?

5. Sa langue, il faudrait l’analyser. Gustavo Zagrebelsky vient de s’y employer dans un ouvrage qui dit s’inspirer de LTI de Klemperer : Sulla lingua del tempo presente. Pour Zagrebelsky, le problème est sémantique (6).

Berlusconi aurait changé la signification des termes de la politique en leur conférant un sens neuf inspiré d’un paradigme théologique : il aurait redonné un mauvais sens aux mots de la tribu –« l’uniformité de la langue, le déplacement des mots d’un contexte à un autre et leur répétition à l’infini sont la maladie dégénérative de la vie publique qui s’exprime comme toujours dans ces cas, dans un langage stéréotypé et kitsch, et pour cette raison même largement diffusé et bien accueilli». Ces mots, on peut en faire la liste : « descendre (sur le terrain) », « contrat », « amour », « dons », « entretenus », « Italiens », « première République », etc. (7).

Mais le problème ne semble pas tant sémantique que pragmatique. Dans un passage fameux, Marx a pu présenter les gouvernements de nos démocraties comme le conseil d’administration des intérêts des forts. Silvio Berlusconi constitue la pointe de vérité de ce pronostic. Pas seulement parce qu’il est l’homme le plus riche d’Italie (un chiffre vaut pour tous : dans le cadre de son divorce, l’avocat de son ex-femme lui demande une pension alimentaire de 3,5 millions par mois) (8), mais aussi parce qu’il aura procédé méthodiquement à une entreprise de privatisation de l’état italien.

Soumettant la justice, la santé et l’éducation aux critères de rentabilité auxquels ils devraient échapper par définition (ce sont des biens communs), Berlusconi fait tout ce qui est en son pouvoir pour les privatiser et s’entoure au gouvernement de ceux qui défendront avec d’autant plus de cœur cette privatisation qu’ils y prennent un intérêt direct. La corruption n’est que la conséquence de cette privatisation qui la rend possible à tous les étages. Il ne s’agit plus seulement de gérer du pouvoir mais de s’enrichir directement.

Le scandale qui a suivi le drame du tremblement de terre de l’Aquila (9), si justement dénoncé par Sabina Guzzanti (10), peut faire figure d’emblème. Privatisée, la « protection civile » est une société à même de passer des contrats avec des entrepreneurs et le tour est joué. Que la « protection civile » doive ensuite assurer la gestion d’événements qui n’ont rien à voir avec la sécurité du territoire (ce fut le cas pour la construction des palaces prévus en Sardaigne pour le G8) n’est qu’un cas extrême d’une dérive qui est cette fois encore au principe (11). Privatisation et corruption vont de pair : là où un bien public est une source d’argent privé, les hommes des appareils n’ont pas même besoin de porter deux casquettes. Ils soignent leurs intérêts en prétendant s’occuper de ceux de l’Etat.

Et qu’on ne prétende pas que ces privatisations ont pour but d’alléger la dette ou de réduire la fiscalité : l’une et l’autre n’ont cessé d’augmenter sous le gouvernement Berlusconi.

6. Il faudrait donc s’entendre sur la nature et la portée de la communication de Silvio Berlusconi. Si communiquer c’est transmettre un message à quelqu’un, c’est-à-dire encore dire quelque chose (des nouvelles ?) de quelque chose (l’économie ? la société ?) à quelqu’un (le peuple ? les électeurs ?) alors Silvio Berlusconi n’a rien d’un « grand communiquant » : d’abord parce qu’il ne transmet aucun message (il s’en garde bien) ensuite parce qu’il ne parle à personne. Enfin parce qu’il vide la langue de toute référentialité possible.

La preuve principale de la dévaluation du discours par ce bonimenteur est l’attitude publique de Silvio Berlusconi à l’égard des propos qu’il tient.

Voilà qu’un jour il déclare « A » devant toutes les chaînes de télévision du pays et au micro de nombreuses radios (par exemple : « j’ai connu X dans telles circonstances » –le père de Noemi Letizia, tel ou tel personnage de la criminalité–, « faites envoyer la police dans les facs si les étudiants protestent »). Le lendemain (parce que ses conseillers –on ne les plaindra pas– sont débordés, ou parce que le temps du caprice est volatile, ou mieux, sans doute, par un usage concerté), il dira « mais je n’ai jamais dit A » (par exemple : « mais je n’ai jamais connu X dans les circonstances p », « mais je n’ai jamais dit qu’il fallait faire envoyer la police »). Le déni, le mensonge, la promesse démentie, la longue chaîne des réfutations et contre réfutations ne sont pas des accidents, des ratés de la communication, encore moins des fautes de contenu sauvées par une bonne communication. Ce sont des opérations à la fois instinctives et décidées de celui qui « ment comme il respire » (l’image est parfaite : parce qu’on n’apprend pas à respirer mais qu’on apprend à mentir jusqu’au moment où le mensonge devient la respiration de la parole qui suffoque l’interlocuteur).

Relayé par les transmetteurs de la société du spectacle qui font diversion (il suffit de faire silence ou parler d’autre chose pour que le réel disparaisse), aidé par des figures de journalistes qui tiennent à la vérité de l’information comme un traître tient à la fidélité, Silvio Berlusconi navigue entre déclarations choc et démentis, reniements et dénégations, mensonges et faussetés. Loin de communiquer, Silvio Berlusconi vide le message parce qu’il vide le langage, détruisant les codes mêmes de la communication politique (ce qui peut réjouir certains sémioticiens demi habiles qui se réjouiront d’une communication pure, c’est-à-dire d’une communication vide), dénigrant son public, le tournant en bourrique.

Et surtout (ce que les Européens semblent apprécier comme une image de la « bonne humeur » italienne), Silvio Berlusconi aime blaguer (12).

7. Un livre récent fait état d’une véritable discipline, d’un véritable athlétisme de la blague : Silvio Berlusconi en connaîtrait plus de 2000, les répète, les soumet à un auditoire sévère, dispose d’une véritable cellule qui les cherche, les écrit, les écarte. Berlusconi raconte des blagues. Elles ne sont pas toutes racistes, antisémites, sexistes ou dégoûtantes. Certaines sont du cru bouchonné de l’Almanach Vermot, d’autres sont plus appuyées, certaines sont proprement révoltantes et seraient impossibles dans d’autres démocraties –on aurait honte de répéter les blagues sur Auschwitz, sur le sida (13).

On pourrait montrer à partir de ce livre comment les blagues de Berlusconi se laissent facilement décrire selon les termes de Freud : elles se mettent « au service de tendances, de deux seulement au total, qui peuvent elles-mêmes être envisagées d’un point de vue unique : il s’agit soit du mot d’esprit hostile (celui qui sert à commettre une agression, à faire une satire, à opposer une défense), soit du mot d’esprit obscène (celui qui sert à dénuder) » (14). En d’autres termes, plus classiques : la blague sert deux tendances de la libido : le pouvoir (et la mort), le sexe (et la vie). Est-il surprenant que Berlusconi recoure à ces deux filons ? La mort et le sexe.

Après avoir raconté comment les blagues des humoristes et des chansonniers de l’Italie des années cinquante ont formé l’esprit de Silvio Berlusconi –qui fut chansonnier sur des bateaux de croisière–, le préfacier de ce « Petit Berlusconi illustré » assigne plusieurs finalités aux blagues du président du conseil. Il y a d’abord la « captatio benevolentiae » : il s’agit de « mettre les rieurs de son côté » eût dit Rousseau. Berlusconi semble avoir des registres très précis des blagues qu’il peut raconter dans chaque situation (avec les médecins, les policiers, les ministres, les membres de la Lega, les fascistes, les ex-fascistes).

Mais il y a plus : d’une part, les blagues de Berlusconi ont une fonction « thérapeutique », elles sont porteuses de bonne humeur, d’une vision édulcorée de la vie (sans doute plus facile à revendiquer dans une villa de Sardaigne que sous une tente à l’Aquila). Elles exprimeraient la force d’une âme que rien n’abat. D’autre part, la blague a une vision exemplaire, illustrative ou typique : elle trempe un concept, le résume en l’illustrant comme une image. Enfin, et ce serait là l’essentiel : « les blagues sont une confession de soi ». Elles seraient « la manière la plus profonde et la plus instinctive de se raconter en public, de dire vraiment ce que Berlusconi pense des autres ». Elles offriraient la vérité d’un homme, mieux « sa description la plus authentique et la plus complète » parce qu’elle est la plus protéiforme, la plus mobile : elle compose son manteau d’Arlequin.

Mais n’y a-t-il pas une contradiction à prétendre à la fois que les blagues sont la vérité du menteur et qu’il ne « faudrait jamais prendre au sérieux les propos de Berlusconi quand ils semblent sérieux et qu’il faudrait les prendre très au sérieux quand ils semblent fictifs » ? N’y a-t-il pas une autre hypothèse plus simple et plus radicale ? Et si les blagues de Berlusconi permettaient tout simplement d’annuler la frontière du sérieux et du fictif ? Entre le vrai et le faux ? De créer un brouillard permanent sur l’information ? D’interdire la communication ?

Le sérieux, c’est la violence d’un milliardaire qui s’approprie le pays, d’un boss qui achète des députés comme les joueurs de ses clubs de football, d’un homme d’affaire véreux, d’un érotomane dont la vie sexuelle nécessite le même soin que la survie d’Ariel Sharon.

L’analogie n’est pas sans prix.

Quant à la communication, elle a pour seul et unique but de noyer le poisson.

La blague dédouane en créant un trouble de la communication. Elle n’est pas une forme de communication, mais, bel et bien, d’excommunication. Blaguer, c’est dénier. On le montrera sans peine en indiquant la situation devenue classique dans la politique italienne du « déni par blague ».

Il y a quelque chose de foncièrement violent dans cette attitude dénégatrice : vous insultez quelqu’un, vous traitez sa femme de légère, vous lui touchez les fesses même et puis, sans assumer le courage de votre médiocrité, vous dites en souriant : « ma dai scherzavo/ mais ça va, je plaisantais ». Ou pire vous vous écriez : « mais quoi, vous ne comprenez vraiment pas la plaisanterie » ou « mais dites donc vous n’avez aucun sens de l’humour ». Entendez : vous faites de « l’esprit » la plus haute valeur du goût et de la communication sociale pour cacher que vous enfreignez les codes les plus élémentaires de la relation et que vous offensez et votre interlocuteur et la langue elle-même.

Chateaubriand emploie dans ses Mémoires l’expression de « cadavre moral ». Elle va bien à cet éternel blagueur obsédé par ses calembredaines. Il faudrait au reste que chacun se souvienne de la gêne, de l’embarras que peuvent provoquer les mauvaises blagues : leur mauvais goût peut provoquer une nausée, qui n’est pas sans rappeler celle que doit provoquer l’exhibitionniste – mais que fait le blagueur sinon brandir partout un sexe en parole ?

Le comble est atteint quand Berlusconi dénie le fait même de raconter des blagues : « moi je ne raconte pas de blagues », soutient-il, et « je méprise ceux qui le font, ce que je fais, c’est que j’utilise des histoires drôles pour sculpter des concepts ». Ainsi le berlusconisme est une maladie du langage dont les symptômes sont le déni, le retournement, la fausse division, etc…

On aurait vite fait de retrouver chez Berlusconi les nuances qui séparent ces comportements : fallacieux, trompeur, imposteur, séducteur, insidieux, captieux. Gravité du fallacieux : il ne s’agit pas de démentir ce qui est dit, il s’agit de démentir la langue même, il ne s’agit pas d’échanger de la fausse monnaie, il s’agit de fausser toute la monnaie. Ce n’est pas les paroles qu’il s’agit d’effacer, c’est la parole qu’il s’agit d’oublier.

Qu’on n’aille donc pas exhiber les classiques du mensonge en politique –bien analysés au cours des siècles dans des circonstances à chaque fois différentes (15) ; qu’on ne prétende pas que le mensonge est le privilège du prince, et que tout exercice du pouvoir le rend nécessaire. On rappellera que cette thèse sur le langage des arcanes a été longtemps combattue par certains républicains – chez Rousseau par exemple, l’art de dissimuler et la rhétorique des « mystères de cabinet » ne prouvent rien d’autre qu’un degré supérieur de la corruption des moeurs politiques. Mais d’autre part, pour qu’on puisse qualifier de « menteur » quelqu’un, il faut qu’il dise quelque chose.

Or Berlusconi ne dit pas A pour non A ou l’inverse : il ne « ment pas » pour dire ailleurs, en secret, la vérité. Comme le faisait remarquer Koyré dans ses Réflexions sur le mensonge, « la notion de “mensonge” présuppose celle de véracité, dont elle est l’opposé et la négation, de même que la notion du faux suppose celle du vrai ». Il analysait les régimes totalitaires et affirmait que leurs mensonges sont si faux que le contraire de ce qu’ils prétendent n’est même pas vrai. Il concluait : « les régimes totalitaires sont fondés sur le mensonge » (16). Il en va de même avec Berlusconi. Il ne cesse de mentir, de démentir, de démentir le démenti et de démentir le démenti du démenti.

Il est étonnant que personne n’ait établi un parallèle entre son usage des corps et son usage des mots : tout comme il démonétise les mots du politique, il vide les corps de sens. Réduire les mots à un brouhaha contradictoire prêt à l’usage pour rendre impossible l’émergence du sens ; réduire les femmes à une masse sexuée pour rendre impossible leur émancipation. Prostitution de part et d’autre. D’une part l’obscénité des mots vides, d’autre part les gloussements des corps sans vie (17).

Vérité des blagues : elles ne se contentent pas de suppléer le vide de sens, elles mettent en œuvre cette vacuité elle-même. C’est pourquoi il ne suffit pas de repérer que Berlusconi redit la vérité de Lucrèce « Imperium quod inane est nec datur unquam », de Pascal (Discours sur la condition des grands) ou de Claude Lefort (la démocratie colonne absente) (18). Berlusconi n’occupe pas le vide du pouvoir, il n’est pas le naufragé échoué qu’on veut prendre pour un roi, il n’est pas l’homme fort qui conjure la peur du vide comme le requin conjure la peur des fonds (19). Il fait le vide comme il vide le sens, il massacre le littoral, il sature le sens par le bruit (20). Le berlusconisme installe le vide comme scène même du pouvoir. Et s’il n’a cessé de glorifier le pouvoir des vacances c’est qu’il a incarné plus que tout autre le pouvoir comme vacance.

Les conséquences de cet usage de la parole sont nombreuses et toutes plus déprimantes les unes que les autres. Elles relèvent toutes de la question : comment s’opposer par le langage au falsificateur du langage ? Comment parler de l’opération de sape d’une langue dans une langue sapée ? L’opération de Berlusconi n’aura pas été de changer le sens des mots, de les tourner à sa faveur, mais de vider le langage, de rendre inutile la communication politique, c’est-à-dire aussi l’opposition. Et s’il est difficile de s’opposer à lui, c’est parce qu’il a rendu impossible l’usage de la langue. Et si les intellectuels italiens sont souvent trop silencieux face à Berlusconi, ce n’est pas tant parce qu’ils ne veulent pas s’abaisser à parler de lui que parce qu’il leur est difficile de parler de celui qui rend illusoire toute prise de parole. Et si les intellectuels français sont partagés entre l’angélisme (célébrer l’Italie de Stendhal et de Leopardi et attendre qu’elle revienne) et la fureur (dénoncer la fin d’un peuple tout entier « acheté » ou « décervelé »), c’est là aussi la conséquence d’une malversation du langage politique qui semble condamner au rire ou aux larmes. Enfin, qu’une population ne réagisse même plus à cette attitude générale, qu’elle ne s’indigne même plus face à une telle infamie en dit long.

8. Debord, qui connaissait si bien l’Italie qu’il lui a consacré quelques commentaires prémonitoires (sur la mafia, la loge P2) (21), écrit dans le cinquième de ses Commentaires à la Société du Spectacle : « le faux sans réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord s’était trouvée incapable de se faire entendre ; puis, très vite par la suite, de seulement se former. Cela entraîne évidemment d’importantes conséquences dans la politique, les sciences appliquées, la justice, la connaissance artistique ».

Il fallait s’attendre à ce que la falsification du présent s’accompagne de la révision du passé. L’Italie est traversée par une vague révisionniste sans précédent. Elle concerne évidemment la seconde guerre mondiale (et l’éthique de la résistance sur laquelle fut construite la république antifasciste), elle concerne les années de plomb (on va jusqu’à nier les conclusions d’enquêtes sanctionnées par des procès et qui attribuaient aux fascistes les attentats les plus graves –les massacres de Piazza Fontana et de piazza de la Loggia à Brescia resteront sans verdict), elle concerne l’histoire des mouvements d’émancipation (le féminisme est frappé d’une telle condamnation qu’aucune jeune fille aujourd’hui n’oserait se dire « féministe » et celles qui ont le courage de le faire doivent tout de suite préciser : « mais pas féministe en tel ou tel sens, féministe moderne » : on imagine des abolitionnistes américains se défendre de l’être, on imagine le terme « abolitionniste » devenir une insulte) ; elle concerne aussi les rapports de Berlusconi avec la mafia. Quand un repenti a formulé quelques réflexions de poids sur les rapports de la politique et de la mafia à propos des attentats qui ont coûté la vie aux juges Falcone et Borsellino, Berlusconi s’est offusqué : « on en est encore là, à m’embêter avec des affaires qui remontent aux années 90 ». Etonnement : personne n’avait mentionné son nom à cette étape de l’enquête.

9. Pour en finir avec le berlusconisme, avec l’immobilisme et la corruption générale, pour redonner à la politique un sens neuf, il faut que les valeurs de la common decency (chère à Orwell) servent de frein à l’ignominie.

Il n’est pas étonnant que les formes d’opposition les plus constructives (celles qui ne se contentent pas de dénoncer Berlusconi mais luttent contre le berlusconisme) proviennent d’initiatives qui n’ont rien à voir avec les partis traditionnels qui parlent la même langue que celui qu’ils prétendent dénoncer et ont servi tout au plus de sparring partner à un corrupteur qui s’en est toujours félicité.
Berlusconi est mort (ou presque). Vive le berlusconisme.

•••••

* Je remercie pour leur relecture et leurs conseils Andrea Cavalletti, Riccardo Campi, Jean-Patrice Courtois (à qui certaines réflexions sur le césarisme et le vide en démocratie doivent beaucoup), Valérie Donati et Carlo Ginzburg.

(1) On se souviendra aussi du Caïman de Nanni Moretti (2006). La question du film est remarquable : comment « montrer Berlusconi » et comment le montrer politiquement ? La question semble saugrenue. Elle est grave. Dès lors que la politique est devenue le spectacle d’un cabotin qui ne cesse de jouer la comédie, la difficulté est bien de principe. L’essentiel exprimé par deux scènes d’archives est de faire voir Berlusconi tel qu’en lui-même : un homme de spectacle. Un homme qui fait du faux le fond de sa pratique politique et de la diffusion médiatique de son image le secret de sa réussite. Or si montrer Berlusconi ce n’est pas le faire voir, comment le faire voir ? Moretti retrouve une solution énoncée jadis par le théâtre baroque, par l’Hamlet de Shakespeare, l’Illusion comique de Corneille ou La vie est un songe de Calderon. Si on ne peut pas montrer Berlusconi, alors il faut inventer un spectacle qui le mette en scène. Profondeur géniale de cette intuition : si la politique devenue spectacle n’est plus présentable, il faut la représenter. Si les hommes politiques sont devenus des acteurs, alors il faut poser la question de l’acteur qui représentera l’homme politique. C’est pourquoi l’essentiel du film Le Caïman est constitué par la quête de l’acteur susceptible de « représenter » Berlusconi.

(2) Le fil et les traces, vrai faux fictif, Lagrasse, 2010, chapitre X : « Représenter l’ennemi. Sur la préhistoire des protocoles ». Carlo Ginzburg renvoie à l’étude d’I. Cervelli : « Cesarismo: alcuni usi e significati della parola (secolo XIX) », Annali dell’istituto storico italo-germanico di Trento, 22 (1996), pp. 61-197.

(3) Encore faut-il remarquer que Gramsci analyse le césarisme comme une solution « par arbitrage » confiée à une grande personnalité dans une situation historico-politique caractérisée par un équilibre de forces annonciateur de catastrophes (Cahiers de prison, Gallimard, vol III, Paris, 1996, p. 415). Gramsci distinguait ainsi entre un césarisme progressif (César et Napoléon 1er) et un césarisme régressif (Napoléon 3 et Bismarck). A propos de Silvio Berlusconi, je n’hésiterais pas à parler de mon côté de post-césarisme régressif. Le césarisme antique et sa postérité ont fait l’objet des enquêtes récentes de Luciano Canfora, cf. L’imposture démocratique, Paris, 2002 et La nature du pouvoir, Paris, 2010.

(4) Encore faudrait-il rappeler que la salle de boxe lui appartient, que l’adversaire est acheté, que l’arbitre sait quand et quoi siffler, que toutes les chaînes de télévision qui retransmettent l’événement sont sa propriété privée, que le biographe est prêt et les volumes en tête de gondole des supermarchés qu’il possède.

(5) Cf. Marco Belpoliti, Le corps du chef, Paris, Lignes, 2010. Il faudrait comparer ce livre aux analyses de Sergio Luzzatto dans Il corpo del duce. Un cadavere tra immaginazione, storia e memoria, Torino, Einaudi, 1998.

(6) Einaudi, 2010 ; cf. aussi, LQR d’Eric Hazan, Paris, La Fabrique, 2006.

(7) Cf. aussi G. Carofiglio, La manomissione delle parole, Milan, Rizzoli, 2010. Carofiglio estime aussi que les maîtres mots de la vie politique italienne ont été subvertis. Et c’est dans ce cadre qu’il étudie quelques exemples : honte, justice, rébellion, choix, beauté, etc.

(8) Alors que les cotations boursières des entreprises italiennes fluctuent à la baisse, Mediaset, l’empire médiatique de Silvio Berlusconi, affiche une excellente santé. Mais le « conflit d’intérêts » maintes fois dénoncé par le passé n’intéresse plus personne aujourd’hui et on trouve aujourd’hui des bons esprits au sein des médias qui nient la moindre influence des télévisions italiennes sur la vie politique de ce pays. Silvio Berlusconi a un autre théorème : les télévisions comme les journaux ont une très forte influence, mais les unes comme les autres sont aux mains de la gauche.

(9) Ce tremblement de terre survenu le 6 avril 2009 a fait 309 morts, 1600 blessés. Il a mis plus de 70 000 personnes à la rue.

(10) Cf. Draquila, l’Italie qui tremble, Sabina Guzzanti, 2010.

(11) Sur tout ceci, cf. A. Puliafito, Protezione civile, SPA, (quando la gestione dell’emergenza si fa business), Aliberti Editore, 2010.

(12) Cf. Simone Barilli, Il Re che ride, tutte le barzellette raccontate da Silvio Berlusconi, Marsilio Tempi, 2010. L’introduction (p. 11-20) recèle des informations intéressantes, mais elle est pauvre en interprétation. Les commentaires des blagues sont plus riches.

(13) Cf. p. 61, p. 63, p. 97, p. 195.

(14) S. Freud, Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 188.

(15) Le « mensonge » des cours (théorisé par les Vénitiens) n’a rien à voir avec le secret d’Etat ; celui-ci peu à voir avec le « mensonge » des régimes totalitaires.

(16) Cf. Alexandre Koyré, Réflexions sur le mensonge [1943], Paris, 1996, pp. 14-16. Cf. aussi Ernst Bloch, Héritage de ce Temps, trad. J. Lacoste, Paris, 1978.

(17) Sur les relations de Silvio Berlusconi et les femmes, il faut avoir l’estomac de lire l’enquête détaillée de Paolo Guzzanti, Mignottocrazia, la sera andavamo a ministre, Aliberti, 2010. La thèse qui anime ce livre « féroce » (c’est l’expression de l’auteur) est que les scandales sexuels dans lesquels Berlusconi se complaît et l’élection des soubrettes au parlement font partie d’un système politique et non pas d’une dérive ou d’une maladie. «In Italia e soltanto in Italia i cingolati berlusconiani, seguiti da truppe col lanciafiamme, avrebbero distrutto tutto ciò che era stato costruito: la libertà e la dignità delle donne sarebbero state massacrate, ridotte al rango di mignotte vere o in lista d’attesa, gestite da agenzie specializzate in mignotteria televisiva o politica, da accompagnamento o da letto, da spot o da Consiglio regionale, da carriera governativa o da cena di gruppo.» Cf. aussi l’article de Silvia Cavalieri, « “Così fan tutte”, Berlusconismo ed emancipazioni fallite” » in Filosofia di Berlusconi, L’essere e il nulla nell’Italia del Cavaliere, Ombre Corte, Verona, 2011 [Carlo Chiurco éd.], pp. 52-71. S. Cavalieri, vice-présidente de l’association Donne Pensanti commente trois destins de femmes liés à Berlusconi : Naomi, la soubrette fêtée en cachette, Patrizia D’Addario, l’escort accorte et Veronica, la moins tendre des Cassandre. Elle en tire une réflexion originale sur l’émancipation féminine en Italie aujourd’hui. Je la remercie ainsi que son éditeur de m’avoir fait parvenir les épreuves de cet ouvrage sur lequel je reviendrai. Et je renvoie au site de l’association Donne Pensanti (www.donnepensanti.net).

(18) On aura reconnu les vers du livre III du De Natura rerum ; cf. B. Pascal, Trois Discours sur la condition des Grands (1670) suivis de Pensées sur la politique, texte établi par M. Escola, Paris, 2009 ; C. Lefort, L’invention démocratique, Paris, 1981, Essais sur le politique, Seuil, 1986 et Le Temps présent, Paris, 2007.

(19) Suspendus et comme calés par la mer qui les porte, que redoutent donc les hommes sinon le vide du vide ? Si les uns préfèrent regarder et les autres, fermer les yeux, la plupart, effrayés d’apercevoir leur jambes flotter droites dans l’espace vague, peuplent ce vide de créatures terrifiantes comme ils le font de l’enfer. Ces formes sont les fruits qu’engendre leur imagination pour les délivrer du vide.

(20) Cf. S. Settis, Paesaggio Costituzione cemento. La battaglia per l’ambiente contro il degrado civile, Turin, Einaudi, 2010.

(21) On lira le § XXIV de ses Commentaires (dont Gomorra, le roman de Saviano semble une glose tardive à la fois sordide et sanguinolente) : « On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose en opposant la Mafia à l’État : ils ne sont jamais en rivalité. La théorie vérifie avec facilité ce que toutes les rumeurs de la vie pratique avaient trop facilement montré. La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées ».

———

IN POESIA- Filosofia delle poetiche e dei linguaggi

IN POETRY- Philosophy of Poetics and Languages

EN POéSIE- Philosophie des Poétiques  et des Languages

© Copyright 2010-2011 – Rights Reserved

Licenza Creative Commons
This opera is licensed under a Creative Commons Attribuzione – Condividi allo stesso modo 3.0 Unported License.

Back to Home Page :

https://asidel.wordpress.com/



Categorie:L01- Filosofia della Comunicazione, R03- Società e movimenti

Tag:,

1 reply

  1. I’m not certain the place you are getting your information, however great topic.

    I must spend some time learning more or understanding more.
    Thanks for fantastic info I was on the lookout for this information for my mission.

Rispondi

Inserisci i tuoi dati qui sotto o clicca su un'icona per effettuare l'accesso:

Logo WordPress.com

Stai commentando usando il tuo account WordPress.com. Chiudi sessione / Modifica )

Foto Twitter

Stai commentando usando il tuo account Twitter. Chiudi sessione / Modifica )

Foto di Facebook

Stai commentando usando il tuo account Facebook. Chiudi sessione / Modifica )

Google+ photo

Stai commentando usando il tuo account Google+. Chiudi sessione / Modifica )

Connessione a %s...

SCIENZA E CULTURA - SCIENCE AND CULTURE

Lo stato dell'arte tra storia e ricerche contemporanee - State of the art: history and contemporary research

Storia delle Maschere e del Teatro popolare - Masks and Popular Theatre

Museo virtuale delle maschere e del teatro popolare

ORIENTALIA

Studi orientali - Études Orientales - Oriental Studies

NUOVA STORIA CULTURALE / NETWORK PHILOSOPHY

NUOVA STORIA CULTURALE / NEW CULTURAL HISTORY

TEATRO E RICERCA - THEATER AND RESEARCH

Sito di approfondimento e studio della Compagnia Lost Orpheus Teatro

LOST ORPHEUS ENSEMBLE

Modern Music Live BaND

Il Nautilus

Viaggio nella blogosfera della V As del Galilei di Potenza

Sonus- Materiali per la musica moderna e contemporanea

Aggiornamenti della Rivista "Sonus"- Updating Sonus Journal

The WordPress.com Blog

The latest news on WordPress.com and the WordPress community.

Antonio De Lisa - Scritture / Writings

Teatro Musica Poesia / Theater Music Poetry

In Poesia - Filosofia delle poetiche e dei linguaggi

Blog Journal and Archive diretto da Antonio De Lisa

%d blogger hanno fatto clic su Mi Piace per questo: